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L’alignement des entreprises : le cas Anthropic

Et si les risques liés aux IA avancées obligeaient les entreprises à inventer de nouvelles formes de gouvernance, capables de prendre en compte autre chose que la seule rentabilité financière ?

2026 marque l’entrée en bourse de SpaceX et la préparation des IPO d’OpenAI et d’Anthropic, trois acteurs directement ou indirectement liés aux systèmes d’IA avancés, susceptibles, selon certains chercheurs et dirigeants du secteur, de poser des risques systémiques, voire existentiels, en cas de perte de contrôle[1] :

  • SpaceX, contrôlée par Elon Musk, entrée en bourse le 11 juin 2026 avec une valorisation de 1770 milliards de dollars (plus de 2000 milliards après la première journée). SpaceX avait auparavant intégré xAI, la société qui développe Grok, une intelligence artificielle
  • OpenAI et Anthropic, qui préparent ou envisagent une IPO d’ici fin 2026 avec des valorisations ou objectifs de valorisation proches du millier de milliards de dollars : Anthropic a annoncé une valorisation post-money de 965 milliards de dollars lors de sa Series H, tandis que Reuters évoque pour OpenAI une IPO pouvant viser jusqu’à 1 000 milliards de dollars.

Ces entrées en bourse sont particulières par l’ampleur inédite de leur valorisation, proche ou supérieure au millier de milliards de dollars, mais aussi par le risque systémique, voire existentiel, que pourraient présenter des systèmes d’IA avancée en cas de perte de contrôle. OpenAI comme Anthropic ont intégré dans leur mission la nécessité d’un déploiement bénéfique et contrôlé de l’IA avancée :

  • OpenAI en synthèse de sa charte : utiliser son influence sur l’AGI pour qu’elle bénéficie largement à l’humanité, en évitant les usages nuisibles et la concentration excessive du pouvoir[2].
  • Anthropic : « Développer et maintenir une IA avancée de manière responsable, pour le bénéfice de long terme de l’humanité, avec des systèmes fiables, interprétables et pilotables »[3].

Mais il s’agit ici de déclarations. Face à ce qui est en jeu et à la tentation de maximiser les profits de l’entreprise, il est intéressant de voir comment des garde-fous plus structurels peuvent être posés. Nous allons détailler trois types d’organisation structurante et comment leur association au sein d’Anthropic propose une solution plus robuste.

Les Public Benefit Corporations (PBC)

Plusieurs sociétés technologiques (dont OpenAI group et Anthropic) sont des « Public Benefit Corporations », c’est à dire des sociétés ayant inclus comme finalité dans leurs statuts l’obligation pour les administrateurs d’équilibrer les intérêts financiers des actionnaires, les intérêts des personnes matériellement affectées par l’activité de l’entreprise, et le bénéfice public spécifique inscrit dans les statuts. Il s’agit donc d’une entreprise commerciale dont la stabilité du capital n’est pas garantie. La PBC élargit juridiquement les critères d’arbitrage du conseil, mais ne garantit pas à elle seule une responsabilité directe envers les parties affectées ou le public.

Les fondations actionnaires

Les fondations actionnaires peuvent détenir une majorité du capital d’une entreprise. Elles apportent une stabilité du capital à rebours de la liquidité et de la pression de court terme propres aux marchés financiers. La part du capital transmise reste au sein de la fondation, cela permet d’éviter la vente, les OPA, la financiarisation de l’entreprise et la dispersion du capital. Cela peut donner un pouvoir aux salariés, aux parties prenantes ou au territoire lorsque la gouvernance de la fondation les inclut effectivement. Cependant, la mission inscrite dans les statuts de la fondation peut entrer en opposition avec la tentation de la rentabilité obtenue en maximisant les gains de la société, ce qui peut permettre… de mieux remplir la mission de la fondation[4].

OpenAI : associer PBC et fondation

OpenAI associe les deux modes d’organisation : OpenAI Group PBC porte les activités commerciales, tandis que OpenAI Foundation, une entité non lucrative, conserve le contrôle de la PBC. La fondation nomme tous les administrateurs de l’OpenAI group et peut les remplacer. Elle détient environ 26% du capital (Microsoft détient environ 27% et le reste est actuellement détenu par les salariés, anciens salariés et les investisseurs). Mais la fondation OpenAI n’est pas simplement un « gardien désintéressé », mais elle est également un actionnaire et un bénéficiaire de la valorisation future. OpenAI affirme que cela permet à la fondation de disposer de moyens pour sa mission[5]. Mais cela crée aussi une tension potentielle : les ressources de la fondation augmentent avec la valorisation d’OpenAI Group, ce qui aligne mission et croissance, tout en exposant la fondation à un intérêt économique indirect dans cette croissance.

Les différentes classes d’actions

Les entreprises peuvent dissocier trois dimensions habituellement liées : propriété économique, rendement financier et pouvoir de gouvernance. Selon les statuts de chaque société, les lettres A, B ou C peuvent recevoir des droits différents. Très souvent, les actions A sont les actions ordinaires ou cotées, les actions B portent des droits de vote renforcés, et les actions C donnent des droits économiques avec peu ou pas de droits politiques.

Dans le cas de SpaceX, cette dissociation repose sur des actions à droits de vote renforcés. Ainsi par exemple, Elon Musk détient des actions de classe B de SpaceX qui lui donnent 42,5% du capital de la société (ce qui pourrait faire de lui, sur la base de cette valorisation boursière, le premier individu dont le patrimoine théorique approche le millier de milliards de dollars), mais 83,8% des droits de vote. Cette séparation entre propriété économique et pouvoir sur la gouvernance est intéressante, mais seule, elle est au service du fondateur pour garder le contrôle sur sa société.

Le cas Anthropic : allier les trois types d’organisation

Anthropic est une Public Benefit Corporation complétée par un Long-Term Benefit Trust, c’est-à-dire un purpose trust de droit du Delaware jouant le rôle de gardien fiduciaire de la finalité, une fonction analogue à celle d’une fondation tout en étant juridiquement différent.

Mais surtout, Anthropic a modifié sa charte pour créer une nouvelle classe d’action « Class T» détenue exclusivement par le trust, lui donnant le droit d’élire et de révoquer progressivement les administrateurs jusqu’à l’élection d’une majorité du conseil d’administration, selon un calendrier progressif lié au temps et à certains seuils de financement[6]. Par rapport à une action de classe B, l’action de classe T donne du pouvoir politique mais avec des droits économiques très limités. La classe B protège généralement le contrôle d’un acteur économique ; la classe T d’Anthropic protège une capacité de nomination au service de la mission. C’est une innovation de gouvernance d’entreprise qui confie une partie décisive du pouvoir de nomination à un gardien fiduciaire de la mission plutôt qu’aux seuls fondateurs ou investisseurs[7]. On se retrouve avec une situation inverse de celle de SpaceX et des actions de classe B d’Elon Musk. Dans les deux cas, un acteur garde le contrôle sur l’entreprise, mais dans le cas de SpaceX le fondateur est propriétaire près de la moitié du capital, alors que pour le Long-Term Benefit Trust d’Anthropic, la créance économique attachée aux actions Class T est très faible. Ces actions sont peu nombreuses et leurs droits économiques sont limités. Cela permet de dissocier beaucoup plus fortement intérêt économique et garde de la mission. Anthropic ne prouve pas qu’une entreprise d’IA peut être durablement alignée ; elle montre plutôt une architecture expérimentale qui tente de rendre la capture financière de la mission plus difficile.

Lors de l’entrée en bourse, il est probable que les actions offertes au public soient une classe d’actions à droits politiques limités, mais ce point devra être vérifié lorsque les documents d’entrée en bourse seront publics. Les investisseurs publics acceptent déjà fréquemment des classes d’actions où le pouvoir politique est inférieur au pouvoir économique. Cette architecture n’a pas empêché Anthropic de lever massivement des capitaux privés : l’entreprise a annoncé une levée de 65 milliards de dollars, ce qui porte sa valorisation à 965 milliards de dollars après l’investissement[8].

Ce que cela dit sur l’alignement des organisations collectives

La question que je traite dans mon projet de livre « et si l’aventure humaine venait à continuer », est celle de l’alignement des structures complexes, comme par exemple des collectifs, avec les autres collectifs, leurs constituants (salariés…), et l’environnement, compris comme un méta-système intégrant les humains, les organisations humaines et le reste du vivant. Le problème posé par la financiarisation de l’entreprise est particulièrement délicat. La maximisation du rendement financier, attendue par les actionnaires, peut entrer en tension avec la pérennité de long terme de l’entreprise, les intérêts des salariés, des clients, des territoires et de l’environnement.

Les pistes envisagées permettent de dissocier la propriété de l’entreprise et de ses bénéfices, du rôle de gardien de la mission. La mise en tension reste mais on renforce le pôle chargé de garder la finalité en séparant à la fois les structures (entreprise commerciale versus fondation ou « purpose trust ») et également les droits par l’intermédiaire des classes d’actions. Il devient possible de créer un équilibre dynamique capable à la fois de prendre en compte la pérennité et le développement de la structure et son alignement avec les autres personnes, groupes et environnements concernés.

Au moment où la question de l’alignement des intelligences artificielles devient cruciale face à l’augmentation du risque de perte de contrôle, la question n’est-elle pas structurellement proche de celle de l’alignement des humains (en particulier ceux qui détiennent du pouvoir politique, économique et médiatique), mais également de l’alignement des organisations humaines, vues comme des systèmes complexes cherchant à maximiser leur propre survie et leur développement ? Poser la question de l’alignement de façon plus globale pourrait aider à articuler trois champs aujourd’hui souvent séparés : l’IA, l’éthique humaine et la gouvernance des organisations.



  1. Center for AI safety, Statement on AI Extinction Risk : https://aistatement.com/work/statement-on-ai-extinction-risk – voir aussi mon article « RTX Spark : une bifurcation géopolitique vers une intelligence artificielle plus distribuée ? » (5/6/2026) qui détaille les différents types d’usages et une piste possible pour réduire la course à l’intelligence artificielle générale : https://jmichelcornu.net/news/rtx-spark-une-bifurcation-geopolitique-vers-une-intelligence-artificielle-plus-distribuee/↩︎
  2. OpenAI Charter : https://openai.com/charter/↩︎
  3. Anthropic, Making AI systems you can rely on, https://www.anthropic.com/company↩︎
  4. Voir le rapport de Prophil sur les fondations actionnaires : étude fondations actionnaires tome 1, étude fondations actionnaires tome 2 (Merci à Juliane Cordes de m’avoir fait connaitre les fondations actionnaires)↩︎
  5. Voir le document « notre structure » d’OpenAI : https://openai.com/fr-FR/our-structure/↩︎
  6. Anthropic, The Long-Term Benefit Trust (19/9/2023) : https://www.anthropic.com/news/the-long-term-benefit-trust↩︎
  7. Harvard Law School Forum on Corporate Governance, Anthropic Long-Term Benefit Trust, (28/10/2023) : https://corpgov.law.harvard.edu/2023/10/28/anthropic-long-term-benefit-trust ↩︎
  8. Anthropic, Anthropic raises $65B in Series H funding at $965B post-money valuation : https://www.anthropic.com/news/series-h↩︎

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